Le Monde de Narnia

 

Bonjour à tous. Nous voilà partis pour une nouvelle chronique de type « Saga », et le sujet du jour va être un peu spécial, puisque nous allons parler d’une série de films à moitié avortée, Le Monde de Narnia, adaptée de l’oeuvre de C.S Lewis, composée de trois films sortis entre 2005 et 2010 (l’affiche du premier me sert d’illustration de base).

Alors là, il s’agit d’un sujet sensible, et ce pour plusieurs raisons. Il va donc falloir passer par une case « contextualisation » assez velue pour pouvoir en parler le plus justement possible. Et ça implique de parler de la saga littéraire d’origine, de ses thématiques, ses inspirations, ses controverses, et de son auteur d’origine.

C.S Lewis (1898-1963) faisait partie des Inklings. Comme ça, c’est dit. Que sont les Inklings ? Il s’agit d’un groupe d’écrivains anglais, liés à l’université d’Oxford, qui ont sévi dans les années 1930 et 1940. Intellectuels passionnés de légendes, mythologies et récits de fantasy – des geeks du début du siècle dernier en quelque sorte -, ils se réunissaient dans un pub d’Oxford, « The Eagle and the Child », où ils discutaient de leurs découvertes et expériences littéraires, et faisaient la lecture de leurs propres manuscrits. Si beaucoup d’entre eux sont tombés dans l’oubli, nous en retiendrons deux principaux : C.S Lewis, le sujet du jour, et l’autre, le plus illustre, respecté, acclamé et même déifié par plusieurs générations : J.R.R Tolkien, qui, dans le cadre de ces réunions intellectuelles, a écrit ses deux oeuvres majeures, Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux (et là, je pense qu’une présentation n’est pas nécessaire). C’était pour l’anecdote de dîner mondain, de rien y a pas de quoi.

C.S Lewis, au temps des Inklings, s’essaya à la science-fiction, avec notamment Au-delà d’une planète silencieuse (1938), puis se tourna vers la fantasy-jeunesse à partir du début des années 1950. Commence alors son grand oeuvre, sa chronique d’un monde imaginaire et merveilleux, retraçant son histoire depuis sa création jusqu’à sa fin : Les Chroniques de Narnia, saga composée de sept livres, décrivant de façon non-chronologique les grandes aventures qui ont marqué le monde de Narnia, contrée fantastique où vivent créatures mythologiques et animaux parlants, hantée par son protecteur le lion Aslan, figure divine qui a créé ce monde et qui le détruira. La série suit bon nombre de personnages humains, qui se retrouvent transportés de cet univers parallèle par divers moyens : anneaux magiques, armoire magique, tableau magique, et des fois on sait pas trop comment. Ces humains sont appelés à combattre des ennemis redoutables et/ou régner sur Narnia, qui connaît plusieurs périodes sombres, entre hiver de la Sorcière blanche et invasion d’humains anti-animaux qui parlent. Une large épopée, qui n’a pas laissé tout le monde indifférent.

La saga littéraire est avant tout orientée pour les enfants et les jeunes, il s’agit d’aventures dans un monde de fantasy, en beaucoup plus coloré, simple et innocent que la Terre du Milieu du Seigneur des Anneaux. Enfin… innocent… Selon l’opus, on peut s’attendre à avoir un récit épique de batailles, ou une quête du héros dans une contrée inexplorée, ou quelque chose qui s’apparente plus à un conte de fée (je pense tout particulièrement au Neveu du Magicien, prequel de la saga qui présente la création de Narnia, et qui semble avoir été écrit pour des gamins de cinq ans, croyez moi, je l’ai lu).

Cette oeuvre n’est cependant pas dénuée de symbolique et de sous-textes, qui sont assez évidents lorsqu’on y réfléchit deux secondes. En bon chrétien convaincu et artiste, C.S Lewis a fait de sa saga historico-magique un concentré de symboles et parallèles avec la religion et certaines figures divines et/ou christiques. Le Neveu du Magicien sonnerait presque comme une Genèse, et La Dernière bataille comme une Apocalypse. Les humains sont nommés « filles d’Eve » et « fils d’Adam », et sont appelés à diriger le royaume. Une thématique filée dans toute la saga est celle de la rédemption, et nous aurons l’occasion d’y revenir. Mais le plus important reste le lion Aslan, figure christique par excellence, annoncé comme un prophète, un messie, celui qui sauvera les Narniens, doué de pouvoirs magiques et accomplissant des miracles tels que ramener les morts à la vie tel Jésus ressuscitant Lazare, et dont l’histoire dans Le Lion, la Sorcière blanche et l’Armoire magique fait clairement référence (et c’est d’une évidence telle qu’on peut difficilement passer à côté) au supplice de Jésus sur la croix, et à sa résurrection. On aura l’occasion d’y revenir, encore une fois.

Cette dimension chrétienne a fait tiquer pas mal de monde, certains y voyant une propagande catholique à faire passer aux jeunes lecteurs. D’autant que la saga accumule les éléments polémiques, et a souvent été sujet à des controverses : prenons comme exemple les Calormen, peuple du sud à la peau sombre et apparenté aux Orientaux dans Le Cheval et son Ecuyer (là encore un opus que j’ai eu l’occasion de lire), décrit comme un peuple d’hommes mauvais, sournois, escalavagistes et belliqueux, tandis que le héros a la peau blanche, les cheveux blonds et les yeux bleus. Mouais… Outre le racisme, beaucoup ont accusé Lewis de sexisme, notamment avec le personnage de Susan Pevensie. Parmi les principaux opposants à Narnia, citons Philip Pullman, auteur de la saga A la croisée des mondes (qui a également eu son adaptation ciné, laquelle va passer sous peu sur ce présent blog), qui déclare dans un article de The Guardian (je cite) : La mort est meilleure que la vie, les garçons sont meilleurs que les filles, les personnes de couleur blanche sont meilleures que les personnes de couleur noire, et ainsi de suite. N’y a-t-il pas une masse de bêtises écœurantes dans Narnia, si vous pouvez supporter ça ! On peut dire que ça clash.

Mais le but n’est pas de rentrer tête baissée dans toutes ces polémiques, fondées ou non. J’ai mon avis sur une ou deux questions, et je le présenterai en temps et en heure. Il était cependant nécessaire de parler de ces thématiques controversées pour pouvoir aborder le sujet, car les films n’ont pas vraiment ignoré cet aspect (normal, ça fait partie de l’histoire). Notez tout de même que la saga au cinéma s’apparente bien plus à un produit de divertissement fantasy plutôt qu’à une propagande chrétienne mêlée de paganisme. De ce fait, rentrons au plus vite dans notre sujet du jour, avec les films adaptés de Narnia.

Le Monde de Narnia : Le Lion, la Sorcière blanche et l’Armoire magique (Andrew Adamson, 2005)

Avant d’aborder le résumé du film, il faut faire (encore) un petit détour, par Harry Potter. Saga cinématographique majeure des années 2000, qui a la particularité d’avoir grandie en même temps que ses spectateurs et de s’être assombrie à mesure que les films sortaient, elle a énormément influencé le monde du cinéma, réinventant la manière de construire un saga et d’adapter des oeuvres jeunesse (on pense surtout au coup du dernier volet en deux parties, astuce très lucrative qu’ils nous resservent encore aujourd’hui, en 2016). Si les années 2010 ont vu éclore les sagas pour jeunes adultes du type Twilight, Hunger Games ou encore Divergent et Maze Runner, il y avait eu une première vague, apparue au milieu de la série du sorcier à lunettes, bien plus orientée pour un jeune public. Narnia est l’exemple évidentmais on peut citer aussi La Boussole d’or, adaptation de A la croisée des mondes de Pullman (encore lui), ou encore Eragon, voir Nanny McPhee, même si je ne suis pas sûr qu’il soit adapté d’un livre à la base. A vérifier. Ce genre de films était, il faut bien le dire, plus léger que les derniers opus d’Harry Potter : le premier Narnia est sorti en 2005, date de sortie de La Coupe de feu, qui annonçait à peine le virage dramatique du monde des sorciers, largement obscurci par David Yates et son réalisme sombre. Mais je digresse.

C’est donc dans un contexte où les films de fantasy pour jeunesse étaient bien plus colorés et décomplexés que ceux d’aujourd’hui (je ne parle pas du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson) que s’entame la saga.

Histoire : Seconde Guerre mondiale, Angleterre. Les enfants Pevensie – Susan, Peter, Edmund et la très jeune et innocente Lucy – sont envoyés en province pour fuir la guerre, et sont recueillis par le professeur Digory Kirke (Jim Broadbent). Tels Madame Bovary, ils trouvent la campagne chiante à en crever. Lucy, puis Edmund, trouvent une armoire dans une salle secrète de la vaste demeure, une armoire magique. C’est un passage vers Narnia, un pays fantastique peuplé d’animaux parlants, bref, vous avez lu l’intro. Tout ce monde est plongé dans un hiver sans fin, recouvert de neige et de glace. Lucy rencontre au pied d’un réverbère (le mystère de la présence de ce réverbère est expliqué dans Le Neveu du Magicien) un faune, Mr. Tumnus, qui lui révèle que cet hiver a été provoqué par la Sorcière blanche (Tilda Swinton), qui règne en tyran depuis des siècles sur le royaume. Son pouvoir ne peut être vaincu que par Aslan (Liam Neeson), le légendaire lion, aidé de deux filles d’Eve et deux fils d’Adam. Ça tombe plutôt bien, les Pevensie feront parfaitement l’affaire ! Leur arrivée impromptue à Narnia a provoqué le dégel, et Aslan est en train de rassembler une armée, destinée à être menée par les quatre enfants. Edmund est perverti par la Sorcière blanche, mais se rend compte de son erreur et est sauvé par le lion, qui se sacrifie pour qu’il retrouve la liberté. Alors que la bataille entre les Narniens et la Sorcière fait rage, Aslan revient à la vie, bouffe la Sorcière, ramène les morts à la vie, tout le monde est heureux, il y avait même le Père Noël, mais ça j’ai oublié de le dire. Des années plus tard, les Pevensie sont devenus adultes, rois et reines de Narnia (ce qui signifie qu’ils n’ont pas beaucoup le mal du pays), et tombent par hasard lors d’une partie de chasse sur le réverbère et l’armoire. Ils reviennent en Angleterre, où le temps était suspendu, retrouvent leurs corps d’enfants et le professeur, qui était parfaitement au courant pour Narnia (normal, c’est le protagoniste du Neveu du Magicien, mais ça, les films ne le diront jamais).

Bon… Il y a du boulot. Il me faut bien avouer que Le Lion, la Sorcière blanche et l’Armoire magique a été pendant un temps mon film préféré. Mais en 2005, j’avais pas toutes les cases. Depuis, les choses ont bien changées. Alors, attaquons les choses dans l’ordre.

En faisant mes recherches, je me suis rendu compte que ce n’était pas la première adaptation de l’oeuvre : il y avait déjà eu un serial en 1967, puis un dessin animé en 1979 et un téléfilm en 1988. Je vous jure, pour avoir jeté un oeil sur chacun d’entre eux, je préfère très largement la version de 2005. Même si elle n’est pas sans défaut. Loin de là.

Pour commencer, l’exposition est trop longue. Entre le début et le moment où les Pevensie décident de rejoindre Aslan, il s’écoule un bon trois quart d’heure. C’est trop, mais cependant nécessaire : il faut montrer l’emménagement chez Kirke, la découverte de Narnia par Lucy et sa rencontre avec Tumnus, puis l’incompréhension des frères et soeurs, puis la découverte de Narnia par Edmund et sa rencontre avec la Sorcière, puis re-incompréhension des frères et soeurs, puis les quatre qui y vont tous ensemble et découvrent la situation. A ce stade, où se sont les découvertes et rencontres qui rythment le film (et surtout l’exposition), c’est l’aspect conte de fée qui prédomine, surtout en voyant le monde parallèle dans lequel on est arrivé (ce réverbère planté dans la neige en est un bon élément). Etrange contraste donc avec le côté épique de fin de film : c’est comme si on commençait sur Legend et qu’on finissait sur Le Seigneur des Anneaux. Bon, après, c’est pas forcément un problème, il y a une évolution des enjeux, mais le mélange de registres dans une histoire de fantasy peut être risqué. Au moins, Narnia a décidé de faire un mélange progressif (du conte de fée à l’épique) plutôt que de tous mêler d’un coup (exemple : Le Hobbit), mais ça provoque une certaine longueur pas forcément heureuse, et il faut quand même s’accrocher pour tenir la durée.

Mais, heureusement, ce début du film marque l’apparition du meilleur personnage de la saga, à savoir la Sorcière blanche, interprétée par Tilda Swinton… sérieux, Tilda Swinton… Toutes mes excuses, j’arrête pas de digresser depuis le début de cette chronique, mais je me sens vraiment obligé de faire une (rapide) parenthèse sur cette actrice, sinon je sens que je vais le regretter.

La Parenthèse Tilda Swinton :

Tilda Swinton at the Deauville Film Festival.jpg

Tilda Swinton est une actrice britannique née en 1960, et qui a commencé sa carrière dans les années 1980. Ça c’est pour la présentation classique, passons à ce qui nous intéresse. Elle est ce qu’on pourrait appeler une actrice « à gueule » (même si on est loin de Linda Hunt et Rossy de Palma) : son visage froid et expressif à la fois lui donne un côté étrange et surnaturel. Mais le meilleur, c’est qu’elle sait jouer avec, et ça rend ses personnages encore plus marquants. Ce qui est également surprenant, c’est sa capacité à changer totalement de tête lorsqu’on lui met une touche de maquillage. Comparez Mason dans Snowpiercer et Madame T. dans The Grand Budapest Hotel, et vous verrez l’étendue de sa capacité à se fondre dans le personnage  (capacité que l’on pourrait rapprocher de celle du über-génial Gary Oldman, mais je digresse).

Habituée des films de Jim Jarmusch (Broken Flowers, Only Lovers Left Alive) et de Wes Anderson (Moonrise Kigdom, The Grand Budapest Hotel), elle a également collaborée deux fois avec le réalisateur coréen Bong Joon-ho, dans Snowpiercer et pour l’année prochaine Okja, et avec les Frères Coendans Burn After Reading et le tout récent Hail Caesar !. Elle s’est également illustrée dans We Need to Talk about Kevin, Benjamin Button de David Fincherainsi que dans Constantine avec Keanu Reeves, dans le rôle de l’androgyne Ange Gabriel. Des films indépendants, d’autres plus ou moins grand public, et de rares production hollywoodienne, son rôle dans Narnia étant son passage blockbusteresque le plus remarqué. Notons également sa collaboration avec David Bowie, jouant sa femme dans un clip de son album The Next Day (je vous met le lien, bon visionnage !)

Une actrice au physique particulier et reconnaissable, pouvant changer d’apparence aussi facilement que de rôle, versatile dans ses choix de carrière, excellente comédienne qui marque la pellicule de sa présence, il ne m’en fallait pas plus pour m’emballer. J’ai découvert Tilda Swinton avec Narnia, et c’était ce qui m’avait le plus marqué du film. Depuis, je ne cesse d’être admiratif de son travail. Aussi comprendrez-vous mon excitation face à Only Lovers Left Alive, ou l’on a Tilda Swinton et Tom Hiddleston (là encore un acteur que j’aime beaucoup) en couple de vampires rock.

Voilà, ça c’était pour parler de mon actrice préférée de tous les temps. Puisse-t-elle avoir encore une carrière bien riche et velue. Amen.

Fin de la Parenthèse Tilda Swinton.

Pour le reste du scénario, c’est très bancal. Et c’est assez étonnant lorsqu’on voit qu’ils étaient quatre auteurs à avoir travaillé dessus. Pour commencer, tout va trop vite (sauf pour l’exposition, ce qui est très paradoxal, comme si le film rushait à l’approche de la fin et abandonnait le développement des personnages et des enjeux). Les Pevensie arrivent à Narnia, quatre jours et une scène d’entraînement peu concluante plus tard, ce sont des chevaliers-guerriers prêts à faire la guerre contre une Sorcière pouvant pétrifier les gens avec sa lance. Les raccourcis sont grossiers, la progression surréaliste, et les événements parfois inconséquents. Comment expliquer que les Pevensie renoncent à l’Angeterre, leur famille, pour devenir les souverains de ce royaume sans se poser de question, ni même être quelque peu réticents ? Comment peuvent-ils vivre aussi bien le fait d’être revenu à l’état d’enfants lors de leur retour sur Terre, eux qui ont déjà toute une vie derrière eux ? Et j’y reviendrai. Vous m’objecterez que c’était dans le livre original. C’est pas une raison. Un travail d’adaptation est nécessaire, et on en aurait bien eu besoin pour corriger ces incohérences.

Niveau technique, c’est pareil. La plupart des effets spéciaux sont bons, notamment en ce qui concerne Aslan, qui est très bien animé et a une véritable « présence », ou la plupart des paysages, de loin. Le décor avec le réverbère dans la neige est parfait, renforçant le côté merveilleux et étrange de ce monde inconnu. Puis on a de nombreux fonds verts dégueulasses, qui se voient à cent mètres, avec parfois des plans vraiment faits avec les pieds (je pense à celui des loups s’approchant de la Sorcière, fond vert + SFX moches des créatures en question). Les castors également ont une drôle de dynamique, mais ce n’est heureusement pas le cas de tous les animaux. Le renard est très bien fait, ainsi qu’Aslan, je le répète.

Au final, nous avons un produit qui oscille entre deux tendances, un film qui a une certaine ambition, qui essaie d’être épique, mais reste très bancal. On pourrait même penser qu’il n’est pas fini, le travail d’écriture et les effets spéciaux auraient pu être améliorés. Cependant, malgré ces défauts très apparents, Le Lion et la Sorcière blanche (j’abrège, le titre est trop long) possède un cachet, un charme indéniable, tant dans son esthétique que dans son histoire. Pour commencer, c’est une oeuvre qui essaie. Ses erreurs n’empêchent pas de voir qu’ils se sont amusés à faire ce film, et il n’y a qu’à voir les bêtisiers. Sans rire, je les regarde régulièrement tant ils sont drôles, même Tilda Swinton en costume de Sorcière blanche s’en donne à coeur joie. Et ça fait chaud au coeur, il y a une forme d’innocence dans ce film (enfin, pas tout à fait, ça reste un produit de consommation hollywoodien avec chanson pop au générique de fin).

Au final, malgré ce côté bancal ultra-présent, je peux regarder ce film avec plaisir, car il montre une certaine intention, et si le résultat n’est pas à la hauteur, ça me suffit personnellement à apprécier ce premier opus.

Mais faisons un détour par le sujet qui fâche, la christianisation d’Aslan, qui atteint son apogée avec la scène de la Table de Pierre : pour protéger Edmund le pêcheur repenti, le lion se sacrifie sous la lame de la Sorcière. Mais il ressuscite le lendemain, plus puissant que jamais, pour poutrer la méchante hors de ses magiques contrées. Le parallèle est tel qu’on aurait du mal à ne pas le voir (sauf si on se limite à l’aspect fantastico-fantasy de la chose). Alors, quel est mon avis sur cette symbolique chrétienne assumée par l’histoire ?

Placer une idéologie dans une oeuvre de fiction est chose risquée, ce n’est pas nouveau. Dans le cas des religions, ça donne lieu à des controverses. En effet, si je prend l’Eglise catholique (c’est un exemple, pas une attaque précise), elle s’est pendant longtemps servi de la religion pour asseoir son pouvoir, car l’idéologie est une arme pouvant servir à embrigader les esprits (l’actualité est édifiante). D’un autre côté, une idéologie n’est pas à prendre uniquement pour ce qu’on en fait, car elle est malléable, peut être déformée en n’importe quoi par n’importe qui. Et en soi, la religion chrétienne fait passer des messages plutôt bons et sains, objectivement parlant : l’amour du prochain, la tolérance, etc… (je parle bien sûr de la théorie, non de la pratique). Narnia nous présente des valeurs de ce type : rédemption, confiance, pardon, etc… Pas grand chose qui ressemble à de la propagande extrêmiste radicale, poussant les jeunes lecteurs/spectateurs à agir au nom d’une foi, d’un dieu ou d’une religion. Ces messages peuvent être remis en cause, on peut les contester, mais ils sont objectivement inoffensifs et ne présentent aucun danger. D’autant que Narnia noie suffisamment tous ces symboles sous une épaisse couche de fantasy, offrant plusieurs niveaux de lecture, et donc de quoi contenter tout le monde. Même si ce parallèle est présent, il ne dessert (du verbe desservir) pas l’oeuvre, et on peut passer outre sans problème. C’est inoffensif, aucune raison pour déclencher une polémique.

Pour conclure sur ce point, il faut le prendre comme un fait objectif, une donnée sans incidence majeure. Après tout, beaucoup d’autres oeuvres font un parallèle avec la Bible, citons Superman qui est une transposition peu subtile de Jésus en super-héros descendu du ciel et accomplissant des miracles. Narnia se vend avant tout sur son aspect heroic fantasy, c’est comme ça qu’il faut le considérer, tout en incluant tout ce qui a autour, avec neutralité. Enfin ça, c’est pour l’aspect religieux dans les films. Pour le reste, je ne me prononce pas…

Le Monde de Narnia : Le Prince Caspian (2008, Andrew Adamson)

 

Histoire : les choses ont bien changées. Environ un an s’est écoulé depuis que les Pevensie, encore nostalgiques de leur vie adulte à Narnia, ont retrouvé leur monde. Mais dans l’autre monde, cela fait plusieurs siècles qui sont partis, et avec eux la paix et la sécurité. Les Telmarins, pirates des mers arrivés par hasard, se sont emparés du trône, et ont entrepris de chasser toute forme de magie et créature fantastique dans le royaume. Les rois et reines Pevensie ne sont plus que des légendes interdites. Le prince Caspian (Ben Barnes), fils du roi telmarin actuel, est à deux doigts d’être victime d’un coup d’Etat orchestré par son oncle, Miraz, qui s’empare du trône. Poursuivi dans la forêt et recueilli par les créatures magiques bannies, il souffle dans la corne de Susan, offerte par le Père Noël dans le 1e opus. Cela a pour effet de ramener les Pevensie, alors sur le point de prendre le train, à Narnia, où ils découvrent les ravages du temps qui a passé. Caspian, aidé des légendaires rois et reines de l’ancien temps, va mener la guerre contre Miraz, espérant ramener la paix à Narnia, et avec elle Aslan, qui ne s’est pas montré depuis des siècles, et qui ne semble pouvoir être vu que par Lucy…

Le Prince Caspian, c’est exactement l’inverse du Lion et la Sorcière blanche : scénario et techniques maîtrisées, mais aucun charme. C’est un film d’action-fantasy lambda, sans réelle épaisseur, scène marquante, souffle ou sensation d’ampleur. C’est du basique avec une couche de fade tartinée dessus.

Cet opus veut être clairement plus sérieux, dramatique et sombre (littéralement : l’image de l’ouverture est tellement obscure qu’il m’a fallu augmenter la luminosité de mon écran). Effectivement, on a pas le même degré de merveilleux-féérique que dans le premier ; le côté épique est assumé et tenu d’un bout à l’autre.

J’ai réellement saisi le problème du film lors de la bataille finale : j’en ai rien à foutre. Pas de sueurs froides, de frissons, ni même d’intérêt pour ce qui se passe. Dans Le Lion et la Sorcière blanche, on avait cette magnifique scène montrant, de loin, les deux factions courir l’une vers l’autre dans ce champ bien vert et bien plat, sans musique. C’était comme un moment de flottement, un étrange calme avant la tempête, court et mémorable, et qui envoyait de l’émotion. Mais là, rien, on filme ce qu’il faut filmer, sans originalité, sans passion. C’est efficace, mais rien de transcendant, et je préfère un film bancal mais qui tente des choses plutôt qu’un film correct mais qui n’essaie rien.

Quant à l’histoire, c’est cohérent, les relations entre personnages sont gérées (les rivalités entre Caspian et les souverains de jadis,…), mais c’est très basique, vide et sans réelle fulgurance. Du coup, je n’ai pas envie de m’étendre là-dessus. Le Prince Caspian est comme une copie d’élève parfaitement propre et bien soignée, mais qui ne dit rien de neuf, d’intéressant, d’original, ou même de remarquable. Les messages sont là (intégrisme idéologique, quête d’identité, etc…), bien traités, mais ce sont les mêmes qu’on ressert partout, et de la même façon. Rien de folichon, définitivement.

Mais ce qui me donne le plus de raisons de gueuler, c’est la Sorcière blanche. Deux créatures proposent à Caspian, alors réfugié dans les sous-sol de la Table de Pierre, d’avoir une aide inattendue dans son combat. Ils invoquent alors l’esprit de la Sorcière, qui est sur le point de revenir à la vie, mais est explosée par derrière par Edmund. Quel intérêt avait cette scène (à part montrer qu’Edmund a définitivement réglé ce problème) ? Aucune ! Dans le livre original, c’était la scène de rencontre de Caspian et des Pevensie. Le prince est tenté par le mal, les ex-souverains détruisent une nouvelle fois leur ancienne ennemie. Mais dans le film, ça fait déjà longtemps qu’il se sont rencontrés. Alors la scène aurait pu avoir un impact si elle avait une influence sur la suite. Même pas ! Les personnages oublient, n’en parlent pas, ça servait juste à montrer que Caspian est très décidé à gagner la bataille, par n’importe quel moyen. Gâcher Tilda Swinton pour ça…

Il n’y a pas grand chose de plus à dire sur ce film. C’est un blockbuster efficace, dans le sens où il ne se foule pas pour faire ce qu’il fait, sans ambition, sans matière, assez oubliable. D’ailleurs, j’ai déjà oublié la plupart des choses qui s’y passent.

Le Monde de Narnia : L’Odyssée du Passeur d’Aurore (2010, Michael Apted)

 

Suite aux recettes décevantes du Prince Caspian, Disney se retire du projet, laissant seul Walden Media aux commandes de la saga. C’est la 20th Century Fox qui reprend le flambeau, pour ce troisième volet, sorti en 3D.

Histoire : les Pevensie sont revenus sur Terre (ça, j’ai zappé du résumé précédent). Peter et Susan ne sont pas destinés à revenir dans le royaume magique, raison pour laquelle l’un étudie chez le professeur Kirke, et l’autre poursuit sa vie aux Etats-Unis (elle jouera plus tard dans une web-série Halo). Quant à Lucy et Edmund, ils doivent cohabiter avec leur insupportable cousin Eustache (Will Poulter), personnage particulièrement antipathique, et cependant réussi, mais j’y reviendrai. Ils sont un jour de nouveau transportés à Narnia, à l’aide d’un tableau magique représentant un navire sur la mer. Ce navire est le Passeur d’Aurore, vaisseau dirigé par le roi Caspian, qui a de la barbe, et qui cherche à retrouver sept seigneurs partis explorer les îles au-delà de Narnia. Mais leur quête s’avèrera plus complexe : un étrange brouillard vert envahi le monde, le mal incarné, provenant de l’Ile Noire, source de tous les maux. Après de nombreuses péripéties et rencontres, ils apprennent qu’il leur faudra réunir les sept épées des seigneurs pour vaincre la malédiction de l’Ile. Mais plusieurs problèmes surviennent, en particulier lorsque Eustache, en bon boulet, se transforme accidentellement en dragon…

Là, pour le coup, on est en tombé dans le grand n’importe quoi. Scénario ultra simpliste et manichéen (même si c’était déjà le cas pour les autres, mais là on a littéralement le Mal comme ennemi), effets spéciaux atroces (en particulier pour le brouillard vert), scènes sans ampleur et/ou complètement farfelues (les nains invisibles), et un côté moralisateur trop présent, voici clairement le plus mauvais des Narnia. On a aussi le fait que la saga abandonne complètement le côté sérieux emprunté par Le Prince Caspian, et s’enfonce dans un merveilleux-conte de fée assez… particulier… Entre la source qui transforme les gens en or, et l’île de l’enchanteur, on a l’impression de tomber dans Alice au Pays des Merveilles ou un autre conte assez quelconque, ce qui ne parvient pas vraiment à effacer l’aspect moralisateur propre à ce genre littéraire. Franchement, il n’y a pas grand chose à sauver de ce film. A par deux choses, peut-être.

Premièrement, Eustache. Il est parfaitement insupportable, exploit réalisé par l’acteur, qui réussit son rôle avec une grande maestria (sa tête a sans doute aidée). Sa relation avec Ripitchip (il apparaît dans le 2e, c’est un cousin souris du Chat Potté dans Shrek, j’en avais pas parlé parce que c’était pas utile) est très bien gérée, et son évolution, de gamin ultra-rationnel et à qui on ne veut que foutre des baffes, à personnage complexe, intéressant, courageux et entreprenant l’est également. Même si le côté moralisateur n’est jamais plus présent que là (rédemption, apprentissage, tout ça…). D’ailleurs, nous avons à nouveau un parallèle entre Aslan et Jésus, et cette fois-ci de la taille d’une maison : lorsqu’il dit exister dans notre monde sous une autre forme, difficile de ne pas penser que ça forme terrienne est celle du Christ. Bon, ça reste sous-entendu, Aslan représente plus qu’autre chose l’amour et l’espoir, présent partout. Mais quand même…

L’enjeu de ce film est que les personnages doivent affronter leurs névroses, peurs et et tentations du mal, le tout symbolisé par la brume verte. Caspian veut faire honneur à son père et a peur de le décevoir, Edmund est encore traumatisé par la Sorcière blanche, qui se manifeste à travers le brouillard lors d’une courte scène (ce qui est suffisant pour la mettre sur l’affiche et m’exaspérer encore une fois, même si là son apparition est justifiée), et Lucy est mal dans sa peau : elle veut absolument ressembler à sa soeur Susan, qu’elle admire plus que tout. Et ça, pour le coup, ça va donner des scènes vraiment intéressantes, où la psychologie des protagonistes, le questionnement de leurs identités, est l’enjeu principal. Leurs relations aussi, Edmund et Caspian étant constamment en opposition, deux rois de Narnia mais aux vécus différents, et bien sûr Susan et Lucy, indirectement.

Il y a cependant un gros problème. Il paraît étonnant que ces personnages doivent combattre ces névroses adolescentes alors qu’ils ont eu une vie d’adulte. Je sais pas, Lucy devrait s’assumer depuis le temps, et Edmund aurait dû combattre son traumatisme depuis des années. D’autant que c’est ce qu’essaie de montrer le caméo de la Sorcière dans le 2e ! Alors ça veut dire que rien n’est accompli ? Du coup cette scène ne sert vraiment à rien, chapeau… Pour résumer, ce film s’intéresse bien plus aux problématiques liées aux personnages, malgré son côté kitscho-féérique dégoulinant de numérique, ce qui donne l’impression que les deux autres opus, en particulier le premier, étaient assez inconséquents (ce qui n’est pas faux du tout…).

Mais au final, l’histoire reste un conflit manichéen ultra-basique, aux relents de conte pour enfants avec sa morale paternaliste, un peu en décalage avec le reste. C’est assez inconsistant, le visuel est gâché, les personnages peu exploités et intéressants, le tout est franchement oubliable.

 

Voilà pour la saga. En effet, après les résultats encore plus décevants de ce 3e opus, la production de la suite a été mise en suspens, et ne verra sûrement jamais le jour. Will Poulter, acteur jouant Eustache, sensé être le personnage central du Fauteuil d’argent, a beaucoup trop grandi, et est à présent en âge de jouer les trous-du-cul dans The Maze Runner. Et de toute façon, Walden Media ne donne pas l’impression de vouloir revenir sur cette franchise qui était déjà assez mal partie à la base.

Alors pourquoi revenir sur le Monde de Narnia, saga maudite et oubliable, et déjà presque oubliée, surtout aujourd’hui ? C’est assez simple : voilà une saga qui avait un potentiel énorme, et qui l’a gâché.

Prenons du recul et considérons la série dans son entièreté, ce qu’elle est et ce qu’elle aurait pu être. Chaque film partait pour être différents des autres, tant au niveau technique que des enjeux et du ton. Le Lion et la Sorcière blanche était un film à la fois merveilleux et épique, plongeant des hommes de notre monde dans un univers fantaisiste, voir onirique. Le Prince Caspian se voulait beaucoup plus sérieux, avec des enjeux forts, des batailles homériques, le tout traité plus sombrement. L’Odyssée du Passeur d’Aurore se lançait dans une exploration/quête dans un univers kitsch et coloré… et pourquoi pas !, c’est toujours un changement. Et je suis fasciné par ce genre de saga où chaque opus est différent, et cependant en continuité avec les autres, le tout formant une oeuvre complexe, cohérente, complète.

En prenant cette oeuvre littéraire qu’était Narnia de C.S Lewis, le cinéma s’attaquait à un matériau riche, potentiellement intéressant, et dont les multiples controverses permettent de corriger certaines maladresses et améliorer le contenu, avec un travail d’adaptation digne de ce nom.

Au final, nous aurions pu avoir ce que l’auteur d’origine voulait créer : une vaste chronique d’un monde fantaisiste, son histoire complète, abordée sous des angles bien différents, aux enjeux multiples, aux nombreux protagonistes, et porteuse de propos vraiment intéressants, sur de nombreux sujets, en mettant par exemple en parallèle Narnia et notre Terre. Et un projet aussi ambitieux ne peut être que louable.

Mais au lieu de ça, la saga s’est égarée alors même qu’elle commençait. Le Lion et la Sorcière blanche, malgré son cachet indéniable et ses quelques fulgurances, est inconséquent et incohérent. Le Prince Caspian, techniquement réussi, n’est en rien intéressant, c’est un blockbuster sans intention et sans relief. Et L’Odyssée du Passeur d’Aurore échoue à la fois à être visuellement abouti, et donner une histoire prenante et aux enjeux suffisamment puissants. Même si je porte une certaine sympathie à l’égard de la saga, je ne peux que regretter un tel potentiel gâché. Pourtant, il n’est pas trop tard pour relever le niveau : Le Cheval et son Ecuyer, sensé se dérouler pendant le règne des Pevensie, peut très bien voir le jour (à condition d’effacer la teneur raciste), ainsi que le Neveu du Magicien, prequel au Lion et la Sorcière blanche, Tilda Swinton pouvant reprendre son rôle, et qui pourrait offrir des visuels très intéressants (je pense au Bois-d’entre-les-Mondes, ceux qui connaissent comprendront). Mais cela n’empêche pas que Narnia restera à jamais bancale et une saga cinématographiquement peu pertinente, malgré un matériau de base permettant de grandes choses.

Cependant, avant de refermer cette chronique, je tiens à parler de la musique. Composée par Harry Gregson-Williams (déjà abordé dans Kingdom of Heaven), elle est absolument géniale dans le premier film. On peut reprocher beaucoup de choses à cet opus, mais certainement pas la musique : parfaite, maîtrisée, mémorable. Le thème principal retranscrit à merveille le double aspect épique/fabuleux de l’oeuvre, et était parfait pour être la signature d’une grande saga. Tant dans son instrumentation que dans l’ambiance qu’elle crée, la bande-originale participe beaucoup au charme du Lion et la Sorcière blanche.

Je ne peux pas en dire autant des deux autres films. A croire que l’inconsistance scénaristique et technique de ces deux opus n’a pas pu fournir assez d’inspiration au compositeur. Le thème est présent, de temps en temps, et c’est bien. La musique du 2e est tout de suite plus sombre, dramatique, à l’image de l’intention du film. En ce qui concerne le troisième, c’est oubliable au plus haut point. En somme, la musique résume bien la saga.

Ainsi s’achève ce retour sur Le Monde de Narnia, une saga malchanceuse, qui aurait pu devenir une oeuvre majeure des années 2000-2010, au même titre qu’Harry Potter, mais qui n’a pu se défaire d’une certaine inconsistance, et qui restera donc reléguée dans le tiroir des projets maudits et abandonnés.

Jester Dantès, dans son armoire, en attendant qu’il se passe un truc.

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